L’horabaixa -J.M.Sicilia

Je vis des fleurs énormes et en grand nombre, dépassant de loin ce que jamais je n’avais connu dans le monde. Ces fleurs emplissaient tout l’espace et mêlaient leurs teintes; ainsi, certaines étaient zebrées de noir ou de blanc, toutes s’harmonisaient et se confondaient dans mon esprit: elles étaient rouges. Elles rayonnaient de nuances grenat, carmin ou sang de boeuf, vermillon, ponceau ou pourpres et tout, depuis le sol où je marchais jusqu’à l’air que je respirais, était chargé de parfums capiteux et de douces chaleurs….

J’étais entré dans une gerbe extraordinaire et je portais mes pas, sans crainte, vers quelque lieu dont la dimension exacte m’échappait. 

Comme lorsqu’on pénètre dans un champ aux herbes hautes et qu’n perd imperceptiblement jusqu’au sens de l’orientation, j’ignorais les mesures et les directions de mon rêve; j’étais étourdi par ce que je voyais….

Dans l’agitation de toutes ces teintes, je vis une page gigantesque où s’était réunie une nuée de papillons multicolores….

La tête me tourna car je ne savais plus si je voyais des insectes ou des plantes, ou les deux à la fois. Tant de couleurs, tant de formes superposées embrasaient mon esprit et le faisait tournoyer. Je pensai alors avoir entr’aperçu un peu de la multitude infinie des inventions de la nature….

Je vis des ruches ou, à tout le moins, ce qui y pouvait faire penser. …

Les abeilles préparent pour elles-mêmes le miel dont l’homme se sert afin de rendre douce sa nourriture. Il a pu ainsi inventer mille gâteaux et mille plats où les goûts les plus divers se mêlent aux parfums sucrés: l’amertume est révélée parce qu’elle est légèrement sous-tendue par le miel; l’aigreur éclate dans le sucré; le piquant est plus apprécié accompagné de douceur; l’acide et le sel s’accommodent de la nuit et les yeux clos apportent aux hommes d’accepter ce qui leur serait sans cela insupportable.

Laurent Busine extraits