gourmandise

  Attardons-nous un moment sur ce péché particulier qu’est la gourmandise. À distinguer de la gloutonnerie, ou de la goinfrerie, la gourmandise s’oppose néanmoins à un idéal de modération. Tout son ressort est précisément à chercher dans le plaisir que l’on trouve à dépasser la stricte modération. Loin des excès de l’indigestion, la gourmandise se niche dans ce franchissement du suffisant.

         À y regarder de plus près, le franchissement peut prendre bien des formes différentes. Que ce soit par l’excès de la quantité ou encore un jeu subtil sur la qualité (en ne se cantonnant pas à ce qui nous est donné, ou en cherchant à l’envelopper d’artifice par des sauces ou des assaisonnements), il est facile de faire preuve de gourmandise. De fait, même en s’astreignant à absorber des quantités raisonnables, il est possible de faire preuve de gourmandise, par l’intensité et le désir que l’on a de se mettre à table.

         Déplions ces différentes dimensions. La gourmandise suppose des conditions particulières pour se déployer. La première condition requise est l’abondance des biens. La gourmandise n’a pas lieu en régime de rareté des ressources. La gourmandise suppose que l’on s’est déjà éloignée de la question de la survie. Le plaisir de la gourmandise, n’est pas le plaisir de pouvoir s’alimenter après une période de privation.

         La gourmandise suppose une forme de partage, ce qui fait directement écho à cette dimension d’abondance. Il ne s’agit pas dans la gourmandise de priver l’autre de son repas. Au fond, la gourmandise suppose une part d’égalité. Tout le monde a au moins de quoi manger à sa faim, et il reste assez pour en reprendre… par gourmandise.

         La gourmandise, c’est le plaisir de l’excès, sans la culpabilité. Il n’y a d’ailleurs pas d’évocation pathologique comme pour la boulimie par exemple. Faire preuve de gourmandise suppose des compétences que les aristotéliciens nomment la phronesis, ce sens du juste milieu. Indispensable si l’on souhaite éprouver ce plaisir de la transgression en quittant le milieu de la modération.

         Le sens premier de la gourmandise porte bien entendu sur la dimension matérielle des nourritures. Peut-on parler de gourmandise pour des nourritures plus spirituelles ?

         Ne se jette-t-on pas avec gourmandise sur un bon livre ? Là encore, l’idée de la gourmandise suppose que notre appétit intellectuel dépasse la simple survie (pourquoi lire de la philosophie, notre survie peut se limiter à lire la notice d’un objet ?) La gourmandise de l’esprit, n’est-elle pas celle qui nous invite à dépasser la question de la survie pour explorer d’autres dimensions, comme la qualité ? Ou encore la capacité à faire naître en nous des différences que seule l’expérience et la fréquentation régulière des œuvres de l’esprit permettent.

         La gourmandise se présente alors comme la dynamique qui forge son goût, l’amène à sortir du ronron de ses lectures « utiles » pour acquérir une capacité à faire des différences, à apprécier différemment ce qui lui est donné, et à toujours rester ouvert et curieux à ce qu’il ne connaît pas encore mais qu’il s’empresse avec gourmandise de découvrir. Thibaud Zuppinger